Confluences
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L’église de Saint-Prim recréée par Claude Rutault
mercredi, 23 avril 2008
/ Michel Durand
Suite au voyage à Saint-Prim, voici un article de Marc Chauveau publié dans Lumière et Vie, N° 275, juillet-septembre 2007 Photos MD, Confluences.
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église de Saint-Prim, Isère
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recréation de Claude Rutault
vue de l’église de Saint-Prim

- « Une toile tendue sur un châssis, peinte de la même couleur que le mur sur lequel elle est accrochée ». C’est en 1973 que Claude Rutault met en place un protocole qui, depuis, caractérise son travail. Les peintures monochromes de Claude Rutault sont toujours de la même couleur que le mur sur lequel elles sont installées. Accrochages susceptibles d’infinies variations que l’artiste a codifiées sous l’intitulé générique de définitions/méthodes. En 2000, Claude Rutault accepte la rénovation intérieure de l’église du petit village de Saint-Prim, près de Vienne, dans l’Isère. Sa démarche artistique nous place face à la question de notre rapport à l’image.

La re-création de l’église de Saint-Prim.

Claude Rutault trouve en arrivant à Saint-Prim une église délabrée, avec un chœur roman et une nef néo-gothique peinte d’un ciel étoilé avec des arcatures artificielles et des bas-côtés encombrés de vieux meubles disparates, de confessionnaux hors d’usage, de tout un peuple de statues en plâtre de saints connus, issu de la production en série de l’art dit « Saint-Sulpice » et des quatorze tableaux peints du chemin de croix dont la majorité étaient dans un état proche de la ruine, impossibles à restaurer. Cet ensemble contribuait à donner une impression de désordre.

Dorénavant, quand nous pénétrons dans l’église, nous sommes saisis par la simplicité des lieux, la lumière généreuse, l’atmosphère sereine propice au recueillement. Nous ne sommes pas face à une rénovation -l’artiste y tient- mais devant une re-création. Le projet global, qui vient de s’achever, concerne aussi bien l’architecture intérieure que le programme iconographique. Il a été conduit en concertation avec le clergé affectataire, les paroissiens et les élus locaux. Claude Rutault met d’abord en place une architecture claire, simplifiant la partie XIXe siècle en dégageant la voûte de ses arcatures artificielles, en gommant les différents ajouts accumulés au fil du temps qui encombraient l’espace et perturbaient le regard. Il met en valeur les volumes en les simplifiant et en donnant à la voûte une blancheur lumineuse qui invite le regard à s’élever.

Dès l’entrée, le regard glisse jusqu’au chœur roman très clair, sans être arrêté ni distrait par aucun tableau, ni sculpture dans la nef et les bas-côtés. Les piliers et les murs des bas-côtés sont peints jusqu’à deux mètres de haut d’un badigeon brun, en référence à la terre de Saint-Prim. Au-dessus tout est blanc et clarté. Les stores vénitiens, en guise de vitraux, projettent leur couleur franche, ronge, orange, jaune et bleue sur les murs et le sol et contribuent à égayer l’espace.

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baptistère

Près de l’entrée, Rutault fait creuser un baptistère en forme de croix avec quatre escaliers sur le modèle de l’antique baptistère de la cathédrale de Grenoble.

Chemin de croix.

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Chemin de croix

Claude Rutault part du constat que la religion catholique est une religion de l’image, ce qui ne l’a pas empêché d’énoncer dans son travail « une position d’aujourd’hui sur l’image, à une époque où son bombardement intensif aurait tendance à monopoliser le discours ». Les tableaux du chemin de croix ne présentaient aucune qualité artistique particulière et de nombreuses toiles étaient en mauvais état de conservation, rendant leur restauration impossible. Cependant, il respecte le souhait des paroissiens de conserver ces tableaux disposés sur les murs des bas-côtés. Estimant que la Passion du Christ lui semblait mériter davantage de respect que des tableaux mécaniques d’une imagerie datée du XIX’ siècle, il décide de recouvrir chaque tableau d’une toile peinte de la même couleur que le mur, selon sa première définition/méthode. Chaque toile est accompagnée d’une petite photographie de la peinture avant qu’elle ne soit recouverte. Chaque photographie devient donc la légende du tableau où l’on ne voit plus l’image. « Le paradoxe est que ces légendes, relativisant l’image, sont beaucoup plus supportables que les peintures, parce que justement il s’agit de photographies », écrit Rutault.

Statues drapées.

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Les statues rassemblées et recouvertes
Claude Rutault, église de Saint-Prim, Isère

Claude Rutault choisit d’ôter les statues en plâtre des saints qui étaient disposées contre les piliers séparant la nef des bas-côtés. Ce choix relève du même principe que les tableaux du chemin de croix : dégager le lieu de son caractère figé dans des représentations d’une époque trop étroite, datée. L’artiste serait-il iconoclaste ? Il s’en défend lors de la présentation de son travail aux paroissiens. Il estime que ces statues fabriquées en série dans des moules au XIX’ siècle ne sont pas des œuvres d’art. Il garde en revanche trois statues en bois sculpté et doré du XVIII’ siècle, œuvres pleines de saveur d’un artisan local, qu’il installe dans le choeur de l’église. Il les dispose directement sur le sol pour qu’elles soient à la hauteur des yeux des fidèles, introduisant un rapport nouveau entre le spectateur et la statue.

Les statues en plâtre « saint-sulpiciennes » sont cependant toutes conservées mais regroupées sur un même mur, dans le bas-côté droit près de l’entrée de l’église, disposées sur des étagères (comme au tympan des églises) et entièrement drapées en référence au drapé antique et à celui de toute la sculpture. Face à cet étagement de statués drapées, l’impression est de se trouver face à des statues en stuc d’un retable baroque d’Europe centrale.

L’artiste explique aux paroissiens qu’il retire de leur vue ces statues de la Vierge à l’enfant, sainte Anne, saint Antoine, saint Roch et sainte Jeanne d’Arc, qu’il ne juge pas dignes d’être appelées des œuvres d’art, mais en contrepartie, à l’endroit où se trouvaient ces statues il fixe contre les piliers, visibles depuis les bas-côtés, des photographies de peintures ou sculptures anciennes rappelant ces saints ou des images extraites de films, comme la Jeanne d’Arc de Drayer ou celle d’Ingrid Bergman. A chaque fois, le saint apparaît dans une situation, une forme et un visage différents. Il n’existe donc pas une représentation, mais des représentations. Paradoxe de ce questionnement par l’image, les images se sont multipliées. Pour l’artiste, la photo n’est qu’une image, interchangeable, alors qu’avant, les statues « saint-sulpiciennes » étaient devenues des représentations figées et sacralisées.

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des photos de pélerins à Lourdes prennent la place d’une statue de la Vierge

Claude Rutault renouvelle le regard sur les représentations. Par exemple, là où se tenait la statue de la Vierge de Lourdes, il installe des photos de malades et d’hospitaliers en pèlerinage à Lourdes, invitant à réfléchir sur la justesse de notre rapport à cette statue et à éviter d’en faire une« idole », dit Rutault.

A Saint-Prim, Claude Rutault met en pratique sa résistance à la saturation de l’image, constatant que l’on ne voit plus rien quand il y en a trop. Là où auparavant tout était encombrement, sollicitation, chaos visuel, il nous offre de la simplicité, de la clarté. Il fait œuvre de création. De re-création. Son travail de simplification contribue à créer une atmosphère de silence favorable au recueillement, à l’écoute de la Parole, à la prière. Il nous offre du silence.

Un silence visuel, qui favorise le recueillement et l’élévation de l’esprit. Un lieu qui donne envie de s’arrêter, de faire silence, de prier.

Marc CHAUVEAU

Marc CHAUVEAU est dominicain au Couvent de La Tourette (couvent conçu par Le Corbusier). Historien de l’art de formation, il est responsable du patrimoine artistique de la province dominicaine de France.